freud

Lettre 1 – Un palais des mille et une nuits 

octobre 2000

Le sais-tu, Nathanaël, le rêve est la voie royale de l'inconscient, celle qui permet d'entrer par la grande porte, une porte monumentale. Les lapsus et les oublis de noms en sont la porte dérobée. Par cette petite porte, les curieux peuvent ainsi se glisser, incognito, sans se faire remarquer, dans ce merveilleux palais des mille et une nuits que constitue l'œuvre freudienne, palais édifié en hommage à l'inconscient.

Je ne prétends pas, Nathanaël, être la belle princesse de ce palais mais je peux au moins lui emprunter quelques-unes de ses plus belles histoires.

La langue fourche,

le mot vous échappe,

le sol se dérobe sous vos pieds,

vous voulez aider une femme qui est tombée et vous tombez à votre tour,

vous avez en main un vase précieux et vous le laissez tomber,

ce sont des actes manqués.

Lorsque ces actes ont des conséquences graves, qu'ils mettent en danger la vie de celui qui en est l'auteur ou de quelqu'un d'autre, ils deviennent des actes accidentels.

Vous voulez dire un mot et vous en dites un autre, c'est un lapsus.

Si vous remplacez un mot par un autre qui lui ressemble en le faisant exprès, si c'est réussi et que celui à qui vous le dites s'en amuse, ce procédé devient un mot d'esprit. Il s'en faut souvent de peu pour qu'il bascule d'une catégorie à l'autre. En voici un tout petit exemple : un personnage connu disait à tout bout de champ «c'est vraiment une condition signée canon». On lui faisait le crédit d'un mot d'esprit, au lieu de miser sur son ignorance de la formule latine « sans cela rien ».

Il y a aussi des lapsus d'écritures, on les appelle lapsus calami et des oublis de noms. Ce sont souvent des noms propres. Le mot soudain nous manque. C'est en prenant en considération, en prenant au sérieux, tous ces phénomènes psychiques que Freud a réussi à inventer cette nouvelle science de l'inconscient qu'il nomme Psychanalyse. Trois de ses œuvres, écrites autour des années 1900, témoignent de cette invention. La plus connue est celle de L'interprétation des rêves, mais elle est associée au Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient et aussi à La psychopathologie de la vie quotidienne.

Dans cette dernière, Freud décrit des petits phénomènes qui passent le plus souvent inaperçus aux yeux des profanes et surtout pose le fait que ces petits actes de la vie quotidienne sont déjà de la psychanalyse, les modèles en petit de la recherche psychanalytique.

L'histoire de la petite danseuse de French cancan

Freud parle de cette danseuse dans l'un des chapitres de La psychopathologie de la vie quotidienne intitulé «Méprises et maladresses ».

Parmi ces maladresses, Freud décrit de nombreuses chutes. On peut tomber de haut ou tomber très bas, trébucher, faire un faux pas, on a une entorse, on se fait mal. Chacune de ces chutes a toujours un sens. Ce sens est, pour Freud, toujours sexuel.

Ces chutes justifient et démontrent, s'il en était besoin, la vérité contenue dans ce proverbe cité par Freud, proverbe sans doute viennois, « Lorsqu'une femme tombe c'est toujours sur le dos ». L'histoire de cette petite danseuse est donc là pour le confirmer.

« Une jeune femme, écrit Freud, tombe de voiture et se casse l'os d'une jambe ». Mais elle étonne tout le monde par son grand courage et son absence de manifestations de douleur. « Cet accident a servi, en fait, de prélude à une longue et grave névrose dont elle a été guérie par la psychanalyse ».

Freud a donc eu l'occasion au cours de cette analyse de reconstituer les circonstances de cet acte manqué inaugural. « La jeune femme se trouvait, avec son mari très jaloux, dans la propriété de l'une de ses sœurs mariées et en compagnie de tous ses autres frères et sœurs avec leurs maris et leurs femmes. Un soir elle offrit à ce cercle intime une représentation, en se produisant dans l'un des arts où elle excellait : elle dansa le cancan en véritable virtuose, à la plus grande satisfaction de sa famille mais au grand mécontentement de son mari qui lui chuchota lorsqu'elle eut fini : "Tu t'es de nouveau conduite comme une fille". Le mot porta. »

Il porta si bien que dès le lendemain, elle fit atteler ses chevaux et quitta précipitamment leur lieu de villégiature. En chemin, elle prétendit que les chevaux étaient nerveux et pour échapper à sa peur d'être renversée par eux, envoyée dans le fossé, elle prit les devants, sauta du haut de sa calèche et se cassa la jambe (1).

En présence de tels détails, ajoute Freud, on ne peut douter que cet accident ait été arrangé d'avance mais on n'en doit pas moins admirer l'à-propos avec lequel il s'est produit : « ... comme s'il s'agissait d'une punition pour une faute commise car à partir de ce jour, la malade fut, pour de longues semaines, dans l'impossibilité de danser le cancan. »

Les richesses cachées d'un acte manqué

Une autre petite histoire clinique indique comment un acte manqué est toujours réussi par rapport au désir inconscient qui s'y manifeste.

C'est l'acte manqué de l'un des analysants de Freud. Il avait comme symptôme l'envie persistante de se séparer de sa femme, de divorcer, mais sans pour autant se décider à le faire et sans qu'il y ait à cela une raison bien valable.

« L'homme, écrit Freud, me fit part un jour d'un petit incident qui l'avait profondément effrayé. Il jouait avec l'aîné de ses enfants, celui qu'il aimait le plus. Il le lançait en l'air et le rattrapait jusqu'au moment où l'enfant vint presque se cogner contre un lustre.

Il n'arriva rien à l'enfant et pourtant le père en resta figé de frayeur et la mère fit une crise d'hystérie. »

Freud interprète cet acte symptomatique comme exprimant une mauvaise intention à l'égard de cet enfant aimé. Mais cette intention malfaisante n'était plus actuelle, elle datait de la période où cet enfant ne représentait encore rien pour lui, si ce n'est un obstacle à ses désirs de liberté envers sa femme, désir de mort que Freud formule ainsi : « Si ce petit être qui ne m'intéresse en aucune façon, venait à mourir, je deviendrais libre et pourrais me séparer de ma femme ».

Mais ce désir de mort à l'égard de l'enfant est reporté encore plus loin, dans l'enfance. Freud retrouve en effet « dans les souvenirs d'enfance du patient, celui de la mort d'un de ses petits frères, mort que sa mère attribuait à la négligence du père et qui avait donné lieu à des explications orageuses entre les époux, avec menaces de séparation ».

« L'évolution ultérieure de la vie conjugale de mon patient, écrit Freud, n'a fait que confirmer mon schéma, puisque le traitement que j'avais entrepris a été couronné de succès. » (2)

Si l'acte manqué de la petite danseuse de French Cancan avait été inaugural de sa maladie, ici, il révèle le noyau traumatique, le point d'origine de la névrose de ce patient. C'est aussi le point où Freud a pu agir sur elle, par son interprétation, et mettre un terme au désir persistant de cet homme, désir de se séparer de sa femme, désir qui ne le concernait en rien puisque qu'il n'était que la répétition, la remise en scène, par ce symptôme, du drame vécu par ses parents.

Une autre petite histoire, toujours puisée dans La psychopathologie de la vie quotidienne démontre comment le moindre petit lapsus, acte manqué ou erreur, nous ramène toujours à l'enfance de celui qui en est l'auteur, au cœur de son histoire familiale.

Je l'ai appelée

Alexandre le petit, le petit frère de Freud

Freud lit son journal et croit lire « Un voyage, Im Fass, en tonneau », au lieu de « Zu Fuss, à pied, à travers l'Europe ». Il s'agit d'une erreur de lecture. Tout comme les actes manqués ou les lapsus, elle a, elle aussi, des déterminations inconscientes.

Pour analyser ce petit acte manqué, cette erreur de lecture, Freud pratique ce qu'il appelle la règle de l'association libre : c'est-à-dire qu'il note, au besoin par écrit, tout ce qui lui vient à l'idée à propos de cet acte manqué. Il part, bien sûr, sur la piste de Diogène et de son tonneau. Il pense aussi à sa célèbre réplique : « Ôte-toi de mon soleil » et arrive donc à la vie d'Alexandre le Grand. Il ne peut avancer plus dans le déchiffrage de cette erreur car il a oublié que celui qui lui faisait de l'ombre n'était pas Alexandre le Grand mais Alexandre le petit, son petit frère.

Il ne retrouve sa trace que quelque temps après, en nous racontant que son frère était expert en matière de tarifs et de transports et qu'à ce titre il avait failli être nommé professeur dans une école de commerce. Leur mère, Amalia, manifesta sa mauvaise humeur à l'idée que le plus jeune, Alexandre, obtienne avant l'aîné, Sigmund, ce titre tellement convoité.

Mis en concurrence tous les deux, par le désir de leur mère, Freud exprime ainsi par cette erreur de lecture sa jalousie et sa rivalité vis-à-vis de son frère.

C'est vraiment bizarre, pense-t-il, qu'on puisse devenir aussi célèbre et avoir son nom dans les journaux pour s'être ainsi fait rouler en tonneau à travers l'Europe alors que moi, grand spécialiste des transports amoureux, inventeur de la psychanalyse, je ne suis pas encore devenu professeur extraordinaire ! (3)

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, dans chacun de ces exemples, Freud indique le plus souvent la pointe signifiante qui fait de cet acte manqué, un acte réussi par rapport au désir inconscient qui s'y exprime.

C'est une sorte de formule magique, un chiffre secret, qui permet de donner un sens à ces actes psychiques.

Pour ce voyage en tonneau, c'est le double sens de Beforderung qui veut dire locomotion, moyen de transports et aussi promotion, avancement.

Par son acte manqué, Freud assure qu'Alexandre ne deviendra jamais professeur des transports en commun, tandis que lui deviendra à jamais un grand professeur extraordinaire des transports amoureux, le roi de l'Übertragung, du transfert.

Freud ne nous donne pas la formule magique de l'acte manqué précédent, celui de l'enfant au lustre, mais nous pourrions, pour pouvoir l'interpréter, miser sur l'expression « Partir, c'est mourir un peu », en jouant sur l'ambiguïté du verbe partir. Le petit frère et l'enfant sont partis, morts, et le désir du patient est désir de partir, désir de quitter sa femme.

Ces formules magiques, ces clés de l'interprétation, sont valables tout aussi bien pour le rêve. En voici un exemple concret avec

Le rêve de « la petite faiseuse d'anges »

Il est nommé par Freud « rêve des enfants papillons » (4) et figure dans le paragraphe intitulé « le rêve de la mort de personnes chères ».

« J'ai trouvé des rêves de mort de frères et sœurs [...] notamment chez toutes mes malades femmes [...] Comme j'expliquais un jour au cours d'une analyse à une dame ces faits, qui me paraissaient avoir un rapport avec les symptômes que j'avais constatés chez elle, elle me répondit, à mon grand étonnement, qu'elle n'avait jamais eu cette sorte de rêves. Mais elle se rappelait un autre rêve qui, en apparence, n'avait rien à voir avec cela et qu'elle avait eu à l'âge de quatre ans et de nombreuses fois depuis. « ... quantités d'enfants, ses frères, ses sœurs, ses cousins et ses cousines jouaient dans une prairie. Brusquement tous eurent des ailes, s'envolèrent et disparurent. » [...] Je me risque à en donner l'analyse suivante : lors de la mort d'un des enfants de ce groupe [...], notre petite rêveuse qui n'avait pas encore quatre ans, aura demandé à quelque personne grave : "Que deviennent les enfants quand ils meurent ?" On lui aura répondu : "ils ont des ailes et deviennent de petits anges". »

C'est donc la formule donnée par un adulte : « Ils ont des ailes et deviennent des anges » qui transforme ces enfants en papillons et livre le secret de ce rêve, un désir de mort à l'égard des frères et sœurs pour rester seule en lice dans la conquête de l'amour des parents. Freud indique que cette « petite fille avait eu la même association d'idées que les anciens, qui donnaient à Psyché des ailes de papillon. »

Cher nouveau venu, ai-je réussi à te donner quelque envie de découvrir ce champ si riche de découvertes inattendues et inépuisables que nous réserve l'inconscient, le nôtre et celui des autres ? Si tel est le cas, à bientôt pour une autre lettre.

1 – S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, « Méprises et maladresses », Payot, p.205.

2 – Op. cit., p. 214.

3 – Op. cit., « Erreurs de lecture et d'écriture », p. 124.

4 – S. Freud, L'interprétation des rêves, P.U.F., p. 221.