Conférence-débat autour de son  livre paru chez l’Harmattan en 2007

Lettres à Nathanaël

Une invitation à la psychanalyse

Echange entre  Liliane Fainsilber  et  Jacques Puget

En présence du Professeur Claude Bruère-Dawson

Le samedi 15 décembre 2007 à Montpellier

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(Le goût de la psychanalyse )

( http://www.le-gout-de-la-psychanalyse.fr/ )

DIALOGUE I

Le goût de la psychanalyse

J.PUGET -

Monsieur BRUERE-DAWSON, Bonjour, j'ai été personnellement très heureux que vous ayez accepté de présider cette matinée de travail ainsi que la journée universitaire du 12 janvier 2008.

Pour moi, c'est une façon de rendre hommage à celui qui a donné toute son "énergie",  tant dans la solitude de son cabinet que tout au long de son parcours d'enseignant : vous avez su et vous savez vous situer en ce lieu de l'A, comme y est appelé l'analyste en 1953, par Jacques LACAN : " il est le "maître de la vérité" vers quoi progresse la parole du patient (écrits = fonction et champ) ". En ce sens vous êtes un Maître à la mode antique: un "Enseigneur", comme Lacan se nommait.

         Ma Chère Liliane, Bonjour, deux ans se sont écoulés depuis notre dernière rencontre en octobre 2005 à l'Université Paul Valéry. Je ne commettrais pas la bévue de présenter

la Grande Dame

que vous êtes ; je dirais simplement, comme je l'ai souligné en 2005, que vous êtes une femme libre qui tient trop à son autonomie pour l'aliéner au profit d'une quelconque cause ou Ecole… encore que.. membre de l'Ecole de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien, je ne me sens entravé personnellement par aucun lien.

A chacun sa modalité de prendre place !

Le côté fascinant de vos écrits ne s'épuise pas à la lecture et à la re-lecture. Je dis bien fascinant en ce sens que votre écriture fait plus que nous intéresser, elle fait écho en nous, elle consonne avec notre inconscient.

Durant l'année 2006 vous avez publié chez l'Harmattan: "Lettres à Nathanaël - Une invitation à la psychanalyse" et vous êtes d'ailleurs en train de publier un quatrième écrit intitulé : « Le livre bleu d’une psychanalyste" – « Une lecture singulière de Lacan ».

         Avant de vous formuler ma première interrogation je voudrais dire que l'ouvrage qui fait l'objet aujourd'hui de notre réunion est un écrit que j'ai intensément apprécié, je le qualifierai de richissime pour toutes les ouvertures qu'il autorise sur la clinique analytique. Ce sont 37 lettres, 37 fragments variés, réunis en un seul recueil où l'on repère ce qui les vectorise : l'intention de signification de ce qu'est la psychanalyse et de ce qu'est le travail du psychanalyste.

C'est sous la forme d'un dialogue interpellatif sous-tendu tout au long des 269 pages par cette ferveur chaleureuse qui vous est propre, Liliane, que vous vous adressez à nous.

Vous dîtes d'ailleurs à la fin de votre avant-propos (page 8) "en référence à la gaie science des poètes, je souhaiterais pouvoir partager avec chaque lecteur de ce libre, cette ferveur de la psychanalyse qui, seule, lui permet de survivre".

Voilà ma première interrogation : en introduction à cette rencontre, pourriez-vous nous dire, Liliane, ce qui vous a conduit à l'élaboration de ces 37 lettres ?

               

L. Fainsilber -

A l’aube de ce nouveau siècle, en l’an 2000, j’ai eu envie de profiter de l’incroyable occasion que pouvait nous offrir Internet pour faire partager ce qui est notre passion, celle de la psychanalyse. J’ai donc créé un site tant bien que mal, en apprenant petit à petit les rudiments de cette nouvelle technologie qu’exige  Internet, Ce site je l’ai appelé « Le goût de la psychanalyse » et indépendamment des élaborations théoriques plus poussées, par exemple sur le graphe du désir ou sur le nœud borroméen j’ai créé une rubrique intitulée « Lettres à un nouveau venu au champ de la psychanalyse ».

Avec ces lettres, J’ai dessiné une   approche, la plus  simple et vivante possible de l’invention par Freud de cette science de l’inconscient, puis de son radical renouvellement par Lacan, avec l’aide du  langage. Ce faisant,  j’ai essayé de ne pas en altérer le sens. Or  donner une expression simple, épurée à des questions difficiles à aborder, exige beaucoup de travail de la part de celui qui tente cette performance. Comme nous le rappelle cette maxime «  ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire se trouvent aisément». Mais notre savoir inconscient, celui qui nous livre la clé des questions que nous nous posons dans ce champ de la psychanalyse, ce savoir est souvent rétif, voire rebelle. Il entend bien n’en faire qu’à sa tête. Quand Freud eut fini d’écrire sa première œuvre, fruit de son analyse, « L’interprétation des rêves », s’interrogeant sur la façon dont il en était arrivé à bout, se comparait à Itzig, le cavalier du dimanche, un personnage des histoires juives. « Où vas-tu, Itzig, lui demande-t-on ? » Je ne sais pas,  répondait-il, demande à mon cheval ». 

Nous sommes tous des Itzig, chevauchant notre savoir inconscient. Ce que je peux quand même dire quant à ce qui a été l’occasion de leur écriture, c’est que chacune de ces lettres est liée à un effet de transfert, elles sont souvent le fruit de discussions avec des analysants et des analystes. Les questions soulevées par les uns et par les autres et notamment sur les forums de discussion me donnent souvent envie de les travailler et donc d’y apporter une réponse, une réponse qui bien sûr ne peut être que singulière. J’ai par exemple  évoqué dans ces lettres les aspects actuels de la psychanalyse : la psychanalyse et l’argent, la psychanalyse par Internet, et aussi la brûlante, très brûlante question de la formation du psychanalyste ainsi que celle des conditions pour le moins complexe de la transmission de la psychanalyse.

Telles sont donc les circonstances qui m’ont incitée à prendre la plume et à écrire ces trente sept lettres.

Parmi les thèmes de ces lettres je voudrais  préciser un peu plus déjà, ne serait-ce que pour ouvrir la discussion,  cette question qui me tient à cœur, celle de l’intransmissibilité de la psychanalyse.

Lacan l’affirmait en 1978, la psychanalyse est intransmissible et  elle ne peut être que réinventée à chaque fois, par chaque psychanalysant quand il devient à son tour psychanalyste.

Ce constat pose en filigrane une autre question qui me semble elle aussi d’importance : Quel est dès lors le rapport de chacun de ces analystes au corpus de la théorie analytique ? Comment peut-il redonner vie à ces  énoncés, énoncés de Freud, de Lacan mais aussi de tous ceux qui nous ont précédés dans ce travail d’élaboration des concepts.

On peut y apporter cette réponse : Ce sont en effet les énonciations des analystes qui  évitent à la théorie analytique de se fossiliser. Avec ces lettres j’essaie d’en apporter un témoignage, celui d’une analyste, je devrais plutôt dire d’une analysante car quand un analyste aborde des questions théoriques, paradoxalement, il se trouve, par rapport à son savoir inconscient, à nouveau en position d’analysant.

Cette science de l’inconscient dont nous devons assurer la survie, c’est une question d’éthique, nous pourrions presque nous risquer  à l’appeler « science de la jouissance ». Je dis presque, car encore faudrait-il pouvoir en poser les axiomes. Elle   n’est donc qu’un espoir de science et c’est d’ailleurs  en cela qu’elle est intransmissible.

Avec Jacques nous avons projeté de préparer cette conférence en duo. Alors je lui laisse à nouveau la parole.

. DIALOGUE II

En quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient-ils « supériorité » ?

J. Puget -

Vous m'avez proposé Liliane de jouer ponctuellement le rôle de lecteur hypothétique, Nathanaël, celui à qui ces lettres sont adressées. Dans son écrit : "les nourritures terrestres" (1897) André Gide s'adresse à un disciple au nom biblique, Nathanaël, auquel il dit dans le livre 1 : "Place ton Bonheur dans l'instant présent".

Ce sera mon souhait dans cette rencontre et ce d'autant plus qu'en vieux français "HEUR" veut dire "rencontre" - Bonheur : Bonne rencontre.

Et pour que la rencontre de ce jour soit agréable, nous avons choisi Liliane et moi un ensemble de questions concernant l'actualité clinique : " hystérie masculine et psychanalyse",  dans cette société contemporaine, seront donc les deux grands axes que nous vous proposons de débattre ensemble.

         A cet effet, en ce qui me concerne, j'ai voulu élaborer une sorte de plaque tournante faisant communiquer entre elles :

- la rencontre d'octobre 2005 "de l'Œdipe du père à l'Œdipe de la fille"

- celle de décembre 2006 concernant l'actualité de la névrose

- et celle-ci.… ce qui suscita en moi… l'envie d'un travail à produire et peut-être aussi cette ferveur dont parle Liliane.

         La tendance actuelle en psychiatrie est de réduire la clinique à des signes, de purs signes qui ne renvoient à rien d'autre qu'à des séries arbitraires corrélées à l'action supposée de substances chimiques, dépendantes elles-mêmes du marché - ça n'est certes pas ma façon d'œuvrer que de prêter attention à la clinique des signes.

Je ne voudrais pas, non plus, être en situation d'anonner les énoncés canoniques de nos Maîtres, comme le feraient ceux qui, le formulait ainsi Lacan, ne s'autorisent pour quelques uns de leur "être abruti" et pour d'autres de "leur égarement" Vous connaissez sans doute cette sentence "l'être abruti" que Lacan attribuait à ceux qui "de leur ignorance non subjectivée, font leur modalité d'être…"d'être-ensemble", "d'être-en-relation" à l'autre.

Dans une époque caractérisée, comme  l'énonce Lacan, dans Télévision, en 70 "par l'égarement de notre jouissance et de la précarité de notre mode de jouissance qui désormais ne se situe que du plus de jouir" nous sommes conduits à mettre l'accent sur le déclin du patriarcat,  destitué par le discours de la science, c'est-à-dire :       

- déclin du père d'où procède le déclin de la signification phallique et chute des idéaux, peut-on entendre fréquemment. Je dirai plutôt qu'on est en mal d'Autre, d'un A Consistant.

         En d'autres termes, il y a moins de pères dans le contexte social et la société aurait tendance à devenir une société de frères… incrédules - ils ne croient plus à l'autorité. Les pères s'étant retirés, les repères manquent. C'est l'époque où le grand A n'existe pas, avec ce sentiment général que quelque chose est en train de changer, significantisé en terme de "malaise", et avec aussi cette précarité de l'ordre symbolique qui soutient l'homme moderne, à propos de laquelle Lacan parlait "de sujets mal réveillés de la chaleur des jupes de la mère". Nous sommes en droit de nous interroger à cet effet sur la question de savoir  ce qu'il advient du symptôme Père.  Est-il  « en voie de régression" ?

Le symptôme Père, ai-je dit. Mais en quoi consisterait-il au juste ce symptôme Père   ? 

C'est ce qui conditionne qu'un père (dans sa réalité) soutienne la fonction père - c'est-à-dire qu'il soit symptôme-père - C'est "le symptôme qui opère un double nouage, un double nœud social: d'abord le nœud qui est en jeu dans le couple sexuel, un homme et une femme cause de son désir et deuxièmement le nœud entre les générations, les pères et plus généralement les parents et les enfants". C'est d'ailleurs ce que m'écrivait Liliane l'année dernière, lorsque ne pouvant participer à cette conférence, elle m'adressa un texte à lire en public."Cette fonction du père est soumise à un très redoutable danger et qui cette fois-ci est mise sous l'entière dépendance des femmes, de chaque femme. Car il est en son pouvoir, le pouvoir de chaque femme, de soutenir la parole du père. Quand cette fonction du père est dévalorisée dans le champ social, quand il arrive qu'il ne joue plus le rôle que d'organe reproducteur, cela a des effets en contre coup dans cette petite cellule élémentaire du champ social que constitue la famille".

Pourquoi mon propos est-il vectorisé par la question du symptôme Père ? Parce  qu'il constitue d'abord cette plaque tournante dont je parlais précédemment. D'autre part, l'on constate que cette nouvelle clinique avec les dits nouveaux symptômes de la modernité sont très souvent d'anciens symptômes pris dans de nouvelles formulations - un peu comme la star décrépissante qui se fait tirer les peaux : la magie du "lifting" et du relooking, serait peut-être une manière imagée de parler des nouveaux symptômes.

         Dans le Séminaire XI - Les 4 concepts fondamentaux de

la Psychanalyse

- Lacan  - "C'est dans le mouvement même de parler que l'hystérie constitue son désir. De sorte qu'il n'est pas étonnant que ce soit par cette porte que Freud soit entré dans ce qui était, en réalité, les rapports du désir au langage et qu'il a découvert les mécanismes de l'inconscient".

C'est attirer notre attention sur :

1°) l'hystérie : noyau de toute névrose.

2°) le savoir de l'inconscient que produit le discours de l'hystérique : savoir sur le sexe, sur le désir et la jouissance qui s'y logent.

Puis, à propos du pourquoi l'hystérique ne peut soutenir son désir que comme désir insatisfait il ajoute : "ainsi l'hystérique nous met-elle, dirai-je sur la trace d'un certain péché originel de l'analyse… C'est le désir de Freud lui-même, ajoute-t-il plus loin, à savoir le fait que quelque chose dans Freud n'a jamais été analysé. Si Freud n'a jamais pu "expliciter" le pourquoi de ce désir insatisfait de l'hystérique : c'est en raison de son rapport à son propre père.

Car si Freud a su faire parler l'hystérique, s'il a pu l'entendre, on peut préciser que sa position vis-à-vis du père est identique à la position de l'hystérique par rapport au discours du Maître.

         Nous sommes là confrontés à la question du non analysé chez Freud, ce morceau de névrose de Freud resté à jamais un point incontournable pour les hystériques : à savoir la question du père idéalisé et son entière soumission à ce père tout-puissant.

         Nous saisissons bien à ce niveau de mes propos la richesse et la portée de ce que Liliane Fainsilber (j'y arrive) dans son livre "Eloge de l'Hystérie masculine", en tout début de son écrit, nous énonce du péché originel de l'analyse qui se définit d'être ce lien maintenu entre l'analyse de Freud et le désir de l'hystérique,  condamnée à ne pouvoir se maintenir que sous forme d'un désir insatisfait.

         En 1979, Jacques Lacan, nous dit : "en matière d'hystérie, l'homme a supériorité sur la femme. De même "au regard de la castration, l'homme est le sexe faible".

En ce point très précis de mes propos, j'ouvre une brève parenthèse.

A plusieurs reprises, ma chère Liliane, vous m'avez signifié votre doute quant à la validité de mes assertions concernant ces formulations de LACAN. Vous m'en avez même demandé, très dubitative, les références.

Et bien, je peux vous dire qu'il s'agit de

la Conférence

: "Joyce, le Symptome, 2", dans "Joyce et LACAN", page 35 très précisément.

Si donc l'hystérie n'est pas forcément une femme, si tout homme y a droit, voire même supériorité… s'il en est ainsi, une double question se pose effectivement :

         -   Pourquoi cette supériorité des hommes ?

         - Pourquoi n'est-ce pas uniquement le privilège des femmes que d'être hystériques ?

Il y aurait à cela deux raisons précises :

-  En premier lieu les modalités pour lesquelles le couple sexuel se forme : chacun ayant à se connecter au désir de l'Autre ; quand il s'agit de l'homme, il lui incombe de faire consentir à son désir (la femme ayant, elle, à faire désirer) : je fais allusion ici au jeu de la capture du désir par la médiation de la mascarade.

N'omettons pas que c'est le désir de l'homme qui est quand même la condition du rapport sexuel, pour la raison toute simple qu'il lui faut désirer pour avoir une érection ; sans désir, il ne bande pas, et sans bandaison, pas d'accouplement. Or, le pénis, on ne lui commande pas et l'érection ne se maîtrise pas. Elle est régie (tout comme la jouissance phallique, bien évidemment) par le symbolique, par les mots.

LACAN, à ce propos, précise dans R.S.I. qu'il faut les signifiants de l'Inconscient pour que l'homme bande et éjacule.

- La seconde raison à cette supériorité de l'homme sur la femme renvoie à la  logique du tout et du pas tout. Nous savons que tout au moins du côté femme il n'y a pas "d'exception constituante" qui rend possible le Tout (l'exception du moins 1 confirmant la règle). On est dans le registre du pas tout - ce qui, selon LACAN, limiterait la part hystérique des femmes.

         Nous savons enfin que c'est la castration qui génère le désir et que là où est l'organe mâle, là vient la castration.

Et c'est précisément là où je voulais en venir pour vous questionner Liliane :

Liliane, dans votre livre publié en octobre 2005 : Lettres à Nathanaël, vous rédigez une lettre, c'est la lettre n°2, intitulée "timides approches de l'hystérie masculine" datant de novembre 2000, avec deux sous-titres :

« Les hommes sur la sellette » et « fantasmes de grossesse des hommes ».

Une approche que vous développez dans une élaboration clinique soutenue par des fictions littéraires d'une façon époustouflante, dirai-je, et dans votre écrit "Eloge de l'hystérie masculine" publié en 1997.

Que pouvez-vous nous dire de ce rapport de l'homme à la question paternelle ?

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Cher Jacques,

Parmi la série de questions que vous posez, il y en a une qui me plait bien, justement parce que je n’en connais pas tout à fait la réponse, même si j’ai quand même quelques pistes – c’est ce que raconte Lacan dans la seconde version de Joyce le symptôme. Il définit tout d’abord l’hystérie comme l’art de saisir le symptôme de l’autre au vol, en se référant à l’hystérie de Socrate, puis en faisant porter l’accent, ce qui est quand même peu fréquent, sur la question de l’hystérie masculine, en énonçant ce fait que, quant à l’hystérie, les hommes y ont non seulement droit mais privilège. Ils ont sur l’hystérie féminine « supériorité ». En quoi consiste cette supériorité ? Vous pensez bien que cela a attisé depuis fort longtemps ma curiosité. Car je trouvais que, question hystérie, les femmes me paraissaient, je dirais, imbattables.

C’est en raison de cette curiosité que j’ai écrit mon premier livre « Eloge de l’hystérie masculine, avec comme sous-titre : « sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse ». C’est amusant, parce qu’au moment où je l’écrivais, je n’avais pas du tout repéré, consciemment du moins,  cette phrase de Lacan concernant la supériorité des hommes quant à cette  hystérie. Car je l’avais en fait trouvé dans ma propre histoire, donc du côté de l’hystérie féminine.

En effet les femmes s’interrogent avant tout, pour pouvoir trouver les chemins de leur propre féminité, sur l’Œdipe de leur propre père : quel est son désir ? Que veut-il ?  Comment peut-il aimer une femme ? Comment une femme peut-elle être son symptôme, la cause de son désir ? Or, ce qui, arrive le plus souvent, à propos de cette série de questions, c’est qu’une femme rencontre avant tout l’Oedipe non –résolu de son père, et à vrai dire, son l’Œdipe inversé, c’est à dire ce en quoi il désire, lui,  être aimé de son propre père comme une femme et en recevoir un enfant.   

Cet amour du père éprouvé par un homme, maintenu ainsi dans une position féminine passive vis-à-vis de lui, et son désir d’en obtenir un enfant n’est jamais que l’envers de la haine éprouvé à son égard, il est camouflage de ce désir de meurtre du père qui est au cœur de chaque névrose, au cœur des symptômes hystériques de cette névrose. C’est ce devant quoi, une femme reste en rade, quant à son désir, ne pouvant plus dés lors qu’y soutenir le désir du père, espérant qu’un jour, retrouvant la haine sous l’amour,  il pourra occuper sa vraie place, celle d’un homme, un vrai.

Donc si l’homme à supériorité sur une femme par rapport à l’hystérie, c’est, je dirais que,  dans cet amour éprouvé à l’égard du père, et du père idéalisé, il est en quelque sorte l’acteur principal, un véritable héros, et l’hystérique femme n’en n’est plus que sa complice.

Si je dis qu’elle est sa complice, c’est bien parce que ce qui se camoufle sous cet amour, c’est la haine et le désir de la mort du père. Jacques a fait tout à l’heure allusion à l’hystérie de Dostoïevski, et on ne peut en effet trouver plus bel exemple.

Je voudrais donc essayer de démontrer en repartant du texte de Freud en quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient supériorité ?

Freud avait déjà bien repéré l’importance de ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé.  Il avait notamment pu les étudier  à partir d’un manuscrit qu’un savant lui avait confié pour expertise médicale qui racontait l’histoire d’une névrose démoniaque au dix-septième siècle.

Un peintre,  Christophe Haizmann,  à la suite de la mort de son père, était tombé dans un grave état mélancolique. Ce que Freud repère dans l’analyse de ce manuscrit, c’est le fait que ce peintre, tout comme Faust, avait conclu un pacte de neuf ans avec le diable et ce en l’année  1669.

Or nous indique Freud, dès que nous voyons apparaître ce chiffre « neuf », nous sommes mis sur la piste d’un fantasme de grossesse.

Et comme l’inventeur de la psychanalyse sait bien qu’en énonçant ce fait il provoquera bien des résistances  il rajoute ce commentaire :

« Il y a peu d’autres parties des découvertes faites par la psychanalyse sur la vie psychique de l’enfant qui paraissent aussi repoussantes et incroyables à l’adulte normal que la position féminine passive vis-à-vis du père et le fantasme de grossesse qui s’ensuit pour le petit garçon ». Pour Freud, l’énergique refus de cette féminité, par les hommes, en tant qu’elle provoque toujours une violente angoisse de castration  est une sorte de point de butée de l’analyse.

Lacan franchira un pas de plus dans l’interprétation que l’on peut donner de  ces fantasmes de grossesse.

Pour le démontrer, il évoque d’abord  le fantasme de grossesse du Président Schreber qui a la conviction que, dans un avenir lointain, il deviendra l’épouse de Dieu et pourra ainsi repeupler la terre entière de milliers d’enfants nés de son esprit ; puis il le compare au fantasme de grossesse d’un homme hystérique. Cet homme  vivait au temps de la révolution hongroise et était conducteur de Tramway.  Tombé du haut de son véhicule, il s’était mis  à souffrir  de douleurs pulsatiles et rythmées au niveau de sa première côte. Tout comme Adam, il portait un enfant dans son flanc et attendait l’intervention de Dieu le père pour en être délivré. 

Ces fantasmes de grossesse existent donc aussi bien dans la névrose que dans la psychose, ce qui nous invite à préciser quelle peut être leur fonction.

Dans la psychose, quand le délire se déclenche, c’est parce que le sujet n’a jamais pu conquérir un signifiant, celui d’être père. Dans la névrose, ce qui se manifeste  ainsi, par ce désir d’être enceint, c’est une ordalie, un appel désespéré à la reconnaissance du père, d’un père idéalisé, mythique,  qui  pourrait ainsi apporter une preuve par neuf de l’accession du sujet à la virilité, mais une virilité qui reste ainsi à jamais hypothétique, justement faute de preuves.

Mais ces fantasmes de grossesse  peuvent aussi se manifester dans toute mise au monde d’un œuvre. En voici un exemple trouvé dans l’une des premières œuvres de Joyce, Dedalus,  avec cette naissance d’une villanelle :

« Un peu avant l’aube il s’éveilla. Quelle douce musique ! Son âme toute entière était baignée de rosée… Sa pensée s’ouvrait lentement à la vibrante lucidité matinale, à l’inspiration du matin. Un esprit entrait en lui, pur comme l’eau la plus limpide, doux comme la rosée, mouvant comme la musique… Un enchantement du cœur !... Dans le sein virginal de l’imagination le verbe s’était fait chair. L’Ange Gabriel avait visité la chambre de la vierge ».

Trois vers  « passèrent de son esprit à ses lèvres ; en les répétant tout bas, il sentit en eux le mouvement rythmique d’une villanelle… » 

Cette création d’un poème est donc métaphorisée par une sorte de fécondation de la vierge par l’esprit saint, soit donc par la semence du père. Quelle est  cette féminisation du sujet qui le pousse ainsi à désirer être aimé du père ? Si on repère simplement que l’enfant est un très bel objet phallique, il parait alors évident que ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé  sont avant tout  l’expression du désir d’être reconnu par le père, et de recevoir en signe de cette reconnaissance, un phallus, sous la forme de cet enfant. C’est par l’attribution de ce phallus, qu’il pense devenir un homme.

C’est ce que réalise Joyce, en écrivant ce poème. C’est ce qu’espère tout névrosé, au travers de ses symptômes, sans rien en savoir, tandis que le psychotique clame cette  impossible reconnaissance au travers de son délire.

Dès lors quelle serait cette supériorité des hommes sur les femmes quant à cette hystérie, et quant à ces fantasmes de grossesse ?

Lacan cite Socrate, puis voila que surgit Joyce, se tenant pour femme, dans l'enfantement de ses œuvres.
Alors cette " supériorité " ne serait-elle pas liée aux possibilités de sublimer, de faire de cette hystérie, des poèmes, des œuvres d'art, au lieu de transformer ces douloureuses et insatisfaisantes rencontres du désir de l'Autre en symptômes corporels invalidants ?

Les hommes utiliseraient leur hystérie par la mise au monde de leurs œuvres, les femmes elles, mettraient au monde des enfants, dans le réel, le réel de leur maternité. Ceci ouvre à l’immense question de la sublimation, celle des hommes comme celle des femmes. Et à ce sujet, il y aurait encore beaucoup de choses à dire puisque pour Freud, vous le savez, les femmes étaient peu aptes à la sublimation, quant à Lacan ce qu’il suggérait, c’est qu’elles  n’ont tout simplement pas besoin de sublimer.

Comme si au fond aucune réalisation humaine la plus grandiose ne pouvait se mesurer à ce miracle,  quand même toujours surprenant pour une femme, celui d’avoir la joie de mettre un enfant au monde.

DIALOGUE  III

Avec Jacques Puget

Les malaises de la civilisation, ceux de notre époque, en 2007

J.Puget -

         Liliane, ma seconde interrogation se voudrait, peut-être, plus réduite quant à son élaboration par souci du temps chronométrique et par égard pour vous -  Néanmoins - quelque chose ne va donc pas dans la civilisation actuelle avec pour traduction l'égarement de la subjectivité. Freud en premier en diagnostiqua le MALAISE, Lacan, lui, mettait en cause, épisodiquement, "les impasses croissantes de notre civilisation" et parlait déjà dans "les complexes familiaux dans la formation de l'individu" en 1938 de la "grande névrose contemporaine".

                   De nos jours, la clameur dénonce l'état de la culture contemporaine marquée par la subversion du discours du Maître par le discours capitaliste, tout en dénonçant aussi l'état des sujets modernes qu'elle produit avec leurs nouveaux symptômes.

         Le Maître moderne est un Maître Es-consommation révélant chez beaucoup un manque à jouir de plus en plus pénible et le contraignant à des régulations de jouissances par des "plus de jouir" de plus en plus variées voire même dangereuses.

         L'avidité du plein supplante la béance du désir.

         J'oserai ajouter qu'à ce malaise du sujet moderne s'adjoint le malaise de certains psychanalystes qui soutiennent que le sujet contemporain ne serait que difficilement voire même pas du tout analysable. Il y a certes ici une angoisse du psychanalyste, hanté par le spectre de la fin possible du temps de la psychanalyse.

Double malaise donc :

D'un côté, mutation du discours du Maître dans sa forme contemporaine par le discours capitaliste avec comme interrogation : le sujet moderne est-il analysable ?

D'un autre côté, il y aurait une certaine boiterie, quelque chose qui clocherait versant psychanalyste avec comme questionnement : est-il encore capable, comme le soulignait Lacan, "de rejoindre la subjectivité de son époque" ?

Donc, d'un côté : les symptômes d'aujourd'hui : toxicomanies, boulimies, anorexies, dépressions, violences, traumas multiples avec les tous nouveaux harcèlements déclinés sous différentes formes… et les effets de ce que je nommerai  "la modalité capitaliste du surmoi", véritable pousse à jouir comme : compétitions, célébrités, argent, indigestion d'objets, boulimie d'images et de sons, tout cela commandé par "les plus de jouir" de plus en plus nombreux que le progrès des techniques entretient.

Et de l'autre côté : des psychanalystes anxieux au regard de la survie de la psychanalyse… eux qui, sans aucun doute, pourraient aussi faire partie de ces sujets remaniés par le discours capitaliste.

Peut-être s'agit-il de ceux que Lacan significantisés en "analystes qui s'autorisent de leur égarement, à savoir ceux qui s'autorisent, assurés du "manque dans l'Autre", mais en manque de réponse de ce qui répond à cette béance.

                   En guise d'ouverture réflexive n'oublions jamais que nous avons hérité de Lacan d'un outil de travail incontournable, dur et pur, une véritable boussole : "Le sujet a deux conditions"

         - une condition de langage et une condition de discours (de civilisation disait Freud), c'est-à-dire d'ordonnancement des liens sociaux dans une culture donnée.

Cette seconde condition est susceptible de fluctuer selon l'époque.

La première : l'effet de langage est trans-historique. Elle tient au fait de l'être parlant. Son effet fondamental est l'Inconscient comme conséquence du R.O

Qu'est-ce à dire ?

Depuis que l'être humain existe, l'Inconscient existe sauf qu'on s'en est passé pendant des siècles - Tout sujet pouvant être dénommé (comme Socrate par Lacan) un sujet "sans remède" n'ayant aucune possibilité d'accès à la "clé de sa division".

Je m'arrêterai ici pour préciser deux points :

1°) le symptôme qu'il soit nouveau ou qu'il s'agisse de nos bons vieux symptômes est une formation de l'inconscient, certes, mais pas comme les autres : un mixte de symbolique et de réel.

Cliniquement cela implique la distinction entre l'enveloppe formelle du symptôme qui relève du signifiant donc de la culture donnée et son noyau de jouissance.

Il est donc du côté de la chaîne signifiante qui représente le sujet et du côté de l'objet qui représente la jouissance.

Le psychanalyste peut donc œuvrer sur la chaîne signifiante pour entamer la jouissance, n'est-ce pas ?

2°) peut-on aller jusqu'à dire qu'il existe des sujets si saturés, comblés de jouissance qu'ils ne pourraient plus se questionner sur leur être ?

Existe-il des discours, des discours communs, qui puissent satisfaire à toute la jouissance ?

Liliane, dans vos lettres 9 - 15 et 16, intitulées respectivement :

- « Psychiatre, Psychologue, Psychanalyste »

- « Un vrai miroir aux alouettes : la psychanalyse en ligne »

- « Une méconnaissance délibérée de la psychanalyse »

vous faîtes apparaître trois grands axes de questionnement :

         

        1° Quelle place la psychanalyse a-t-elle encore parmi toutes les formes de psychothérapies qui se sont pourtant déployées, ont pris leur essor, à partir de son invention.

         2° Comment rendre compte de la radicale différence d'approche de la psychanalyse et des neurosciences, neurosciences qui ont une telle vogue en ce moment, par rapport aux symptômes de chaque sujet et la prise en compte de sa souffrance ?

       3° Quel rôle enfin pourrait jouer la psychanalyse et les psychanalystes par leur prises de position, par rapport à ce que Lacan appelait en 1974 "la dégénérescence catastrophique" de la fonction du père dans le champ social.

         Ces trois questions organisent par la suite toute la richesse de la lettre 25 "la réinvention de la psychanalyse par chaque psychanalyste".

Comment pensez-vous argumenter cela ?

L. Fainsilber

Là encore Jacques, je suis obligée de choisir parmi toutes les pistes que vous ouvrez.

J’évoquerais avec vous ces malaises de la civilisation à l’époque où nous vivons mais je ne ferais que l’aborder car sinon cette question nécessiterait, à elle toute seule, une pleine année de travail. Je réserverais simplement un petit aparté sur cette question du discours du maître et du discours capitaliste.

Si on se réfère à ce  que Lacan évoque d’une forclusion du Nom du père dans le champ social, ce qui est un terme très fort puisque cela fait référence à la structure de la psychose, il donne pour cause de cette forclusion  une perte de la dimension de l’amour.

Pour le démontrer, c’est dans le séminaire des non dupes errent, pour démontrer cette forclusion, il décrit la façon dont se monnaye ce Nom-du-père. Ce terme même de monnayage implique bien sûr tout un système d’échanges, pour ne pas dire de trocs.  Pour avoir la chance de pouvoir porter  le nom de son père,  je dirais de plein droit,  tout  passe par la parole de la mère. De ce monnayage, elle se trouve être en effet l’indispensable intermédiaire ou médiatrice. D’elle, dépend la réussite ou l’échec de cette brûlante négociation. 

Lacan le formule ainsi «  le défilé du signifiant par quoi passe à l’exercice ce quelque chose qui est l’amour, c’est très précisément ce nom du père qui est non, n, o, n, qu’au niveau du dire, et qui se monnaye par la voix de la mère dans le dire non d’un certain nombre d’interdictions ».

Quel en est le résultat ? Tout d’abord incontestablement la mise en place de cette fonction d’exception du père,  cet il existe un x qui échappe à la castration, et qui permet l’identification du sujet en tant qu’homme ou en tant que femme.

Deuxièmement, Il ouvre aussi, au sujet, par l’intermédiaire de la mise en place de l’Idéal du moi, qui lui sert de modèle, le vaste champ de toutes les sublimations possibles. Mais, dans le contexte de ce que Lacan élabore concernant cette perte de la dimension de l’amour, on peut aussi dire que l’effet de ce monnayage par la mère de cette parole du père, transmise par ses soins, est surtout un affranchissement du désir du sujet par rapport au désir de sa mère mais aussi bien du désir du père.

Car c’est par rapport à cette  difficulté de se libérer de l’emprise du désir de l’Autre que Lacan va alors évoquer une fonction je dois dire assez inattendue,  qui vient se substituer à la fonction du père et constitue le signe même de sa forclusion, en tant qu’il est  retour dans le réel, de ce qui n’a pas été symbolisé et qui est celle du être nommé à.

Je le cite : « Etre nommé à quelque chose, voilà ce qui pour nous, à ce point de l’histoire où nous sommes  se trouve être préféré – je veux dire effectivement préféré, passer avant ce qu’il en est du nom du père. Qu’est-ce que cette trace désigne comme retour dans le réel, en tant que le nom du père est forclos, rejeté… est-ce que ce nommer à n’est pas le signe d’une dégénérescence catastrophique ? »

Dans les séances qui suivent,  il  donne deux exemples de ce nommer à, le premier est le plus  surprenant.  C’est celui d’être nommé à la psychanalyse, ou  à la béatitude, et  aussi, par voie de conséquence, d’être nommé au titre de psychanalyste. A l’époque de l’école freudienne, il s’agissait donc d’être nommé au titre d’A.M.E. ou d’A.E., titres qui relèveraient donc, en toute bonne logique, seraient la preuve flagrante,  de cette forclusion du Nom du père dans le champ social.

Le second exemple est celui de la recherche de l’obtention de  titres universitaires, une recherche de titres qui ne serait  pas liée au désir de savoir car, selon son dire,  il n’existe aucun désir de savoir si ce n’est un désir attribué à l’Autre, en tant que repéré par l’Autre « comme, dit-il, un instrument de puissance ».

Autrement dit ce qui serait ainsi visé, disons le mot, au travers de ce nommer à,  c’est l’attribution ou l’obtention d’un instrument phallique.

Cependant j’avoue être restée tout à fait perplexe devant une énonciation  qui ne me semble pas cohérente : En effet à cette forclusion du nom du père dans le champ social qui signerait donc la psychose, ce qui en répondrait ce n’est pas, pour chacun des sujets, cette même forclusion, mais des manifestations hystériques, une identification hystérique au désir de l’Autre. Comme l’appelle Lacan, « la moutarde », ou la « minotte », ou la « nine », comme on dit plutôt dans le midi,  pour se plier au désir de sa mère, préparera l’agrégation, mais sans que cette approche du champ du savoir soit pour elle une forme de sublimation.

Bien sûr on peut aussi considérer qu’il n’y a pas que l’obtention de titres universitaires,  pour satisfaire à  ce désir de l’Autre maternel,   on peut  aussi bien, avec un peu de chance, être nommé à la présidence de la république ou à la députation, au conseil constitutionnel ou encore à l’académie française.

Dans ce contexte,  je me suis aussi  demandé quel pouvait être le rapport entre ce désir d’être nommé à et le désir de se faire un nom. On peut trouver, tout comme pour le être nommé à, toute une série d’espaces sociaux où ce désir pourrait se réaliser.  On peut, par exemple,  se faire un nom dans la finance ou dans la délinquance, dans la mafia ou dans le cinéma, dans le foot ou dans la boxe. Je pense entre autres, à ces chanteurs, tel Jonny Halliday, et à ses grands acteurs, tel Gérard Depardieu, qui ont commencé leur carrière dans la délinquance.

Je viens d’introduire ce terme de délinquance, parce que son approche analytique nous permet de saisir - comme pour le être nommé à -   son articulation possible au désir de l’Autre,  au désir de la mère et comme étant également un signe de cette forclusion du nom du père dans le champ social.

On peut en trouver de solides références, par exemple,  dans ce livre de Kate Friedlander,  qu’elle a consacré à la délinquance juvénile (1),  livre auquel Lacan se réfère d’ailleurs quand il avait écrit son article l’apport de la psychanalyse en criminologie.

Mais  pour poursuivre ce fil, celui des rapports que l’on peut établir entre le désir d’être nommé à et le désir de se faire un nom il me semble que justement, dans ce dernier,  il y a déjà une tentative de se libérer du désir de la mère et une sorte d’appel, même s’il est en quelque sorte désespéré,  à la reconnaissance du père. Par exemple, comme Lacan l’a souligné,  le désir de Joyce que les universitaires s’occupent de lui pendant trois cents ans, était  de ce registre là, le désir de se faire un nom dans la littérature, une façon de maintenir coûte que coûte et envers et contre tout,   le nom de son ivrogne de père.

Si j’ai évoqué ici le désir de se faire un nom, c’est parce qu’il me semble qu’il pourrait être une issue de secours aux problèmes actuels que pose la délinquance des jeunes. Comment pris dans le désir de leur mère, eux aussi, pourraient-ils trouver par les chemins de traverse qu’ils ont empruntés, un adulte capable de leur ouvrir des possibilités de sublimation, une  sublimation telle qu’elle leur permettrait de se faire un nom. Après maints détours chaotiques, peut-être pourraient-ils ainsi apporter la preuve, que pour eux aussi, « bon sang, ne saurait mentir ».

Je vais essayer de reformuler de façon un peu plus resserrée ce que je vous propose dans cette approche par trop rapide :

C’est la perte de la dimension de l’amour entre un homme et une femme qui entraîne cette forclusion du nom du père dans le champ social.

Cette perte  a pour effet de rendre impossible ce qu’il en est de la castration symbolique du sujet. Il reste donc assujetti au désir de sa mère.

Une « loi de fer » se substitue à la loi du désir instaurée par le nom du père.  Cette loi de fer concerne la nécessité de conquérir des titres universitaires comme instrument de puissance. Elle maintient,  dans une  transmission de mère à fille, quelque chose de l’ordre d’une revendication phallique de l’ordre de l’imaginaire puisqu’il s’agirait d’obtenir un phallus qui resterait en quelque sorte en sa possession.

Une loi de la jungle préside, elle,  aux actes délictueux en tout genre.

Mais je ne sais comment nommer cette loi qui préside à d’autres destins tout aussi dramatiques, ceux de l’anorexie, que je n’ai pas abordée ici, mais qui est elle aussi, par sa recrudescence,  un des signes flagrants de cette forclusion du nom du père dans le champ social.

Par ces évocations loi de fer, loi de la jungle, peut-être comme troisième, loi du plus fort, il me semble avoir au moins suggéré que la «  perte de la dimension de l’amour » évoquée par Lacan ne peut qu’entraîner une fatale résurgence de la haine, à l’époque où nous vivons ?

Post-scriptum

Dans un effet d’après-coup je me demande quand même si cette dite « forclusion du Nom-du-père dans le champ social » n’est pas, en fait et en toute rigueur,   une erreur de Lacan, mais une erreur, qui comme toute erreur est bénéfique.  En effet, comme il l’énonçait, il y a bien longtemps, dans son séminaire, l’erreur  finit toujours  par mettre la main au collet de la vérité, sous la forme de la méprise. Quelle serait donc cette vérité ainsi d’abord méprise, mal prise, mal attrapée ? Ne serait-ce pas une première approche de ce qu’il a décrit, plus tard, comment  les trois ronds du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel qui ont toujours  tendance à se faire la belle, doivent être tenus ensemble, tant bien que mal et plutôt mal que bien,  par le symptôme, ou par ce qui en est sa lettre, une fois déchiffrée, le Sinthome ?

Ce serait donc une façon topologique de rendre compte, devant cette déréliction de la fonction paternelle qui nous est commune, des solutions symptomatiques qui sont inventées par chaque sujet quand il n’est pas à même  de pouvoir porter le nom de son père de plein droit. Ce qui apporte en quelque sorte une preuve du fait qu’il n’y a pas à proprement parler et en toute rigueur « forclusion du Nom-du-père »,  c’est ce que nous dit Lacan de ce « nommer à » qui se trouve « être préféré, passer avant »  ce qu’il en est du Nom-du-père. Le fait de pouvoir lui être préféré implique bien l’existence de ce signifiant paternel pour ce sujet.  Il l’a en effet à sa disposition même s’il lui préfère autre chose, ce nommer à, en fonction du désir de sa mère.

Aparté sur le discours du maître et le discours capitaliste

Jacques,  je ne pourrais pas vous suivre dans vos évocations du discours du maître et du discours capitaliste, d’une part parce que je les ai travaillé il y a longtemps et je n’ai donc plus trop en mémoire leurs modes de fonctionnement mais que, d’autre part, je n’ai jamais trop suivi Lacan sur cette voie des quatre discours. Autant je ne me débrouille pas trop mal avec le nœud borroméen ou le graphe du désir, qui est presque mon préféré, autant les quatre discours me sont restés en grande partie étrangers. Mais quand même, si on considère cette écriture du discours du maître  selon laquelle le S1 répond au S 2 sur la ligne du haut et le sujet barré $ répond à  l’objet a sur la ligne du bas, on s’aperçoit dès lors que cette écriture correspond exactement à la définition que nous a laissé Lacan du sujet comme étant représenté par un signifiant pour un autre signifiant, laissant pour résidu l’objet a.

Quant au discours capitaliste, Lacan après en avoir risqué une écriture, il s’en est en quelque sorte un peu mordu les doigts, puisque il est revenu au fait qu’il ne pouvait y avoir que quatre discours, pas un de plus. Du coup, il a fait du discours capitaliste une des formes du discours du maître, de cela on pourrait déduire que le discours du maître n’est jamais que notre discours courant, celui avec lequel nous nous parlons, il donnent la primauté au signifiant, tandis que le discours capitaliste donnerait la primauté à ce qui en est son produit, l’objet a. Encore que dans le séminaire Encore, Lacan a bien indiqué que la poursuite indéfinie de l’objet nous pousse en avant faute de savoir qu’il se trouve en fait derrière nous en tant qu’objet perdu, la cause de notre désir. Il n’y a donc rien de bien nouveau sous le soleil quant à cette quête de jouissance, et ce qui serait l’apparition de nouvelles pathologies. Les dénominations, elles, changent, mais ce qu’il en est de la structure, elle, reste sans nul doute, immuable. 

En guise de conclusion

Jacques vous m’avez posé la question de savoir comment ce sont les énonciations des analystes qui redonnent sans cesse vie à la théorie analytique, il me semble que nous en avons apporté la preuve par nos échanges de ce matin.

Nous sommes à chaque fois partis d’un énoncé de Lacan et nous avons suivi, au gré de nos désirs, et aussi de notre histoire,  ce vers quoi, notre savoir inconscient nous a mené, mené par le bout du nez, mais quand même,  sur la voie d’une vérité, une vérité il est vrai très limitée, puisqu’elle ne peut être que singulière. Il n’empêche qu’elle n’en est pas moins très précieuse, puisque c’est d’elle que dépend la survie de la psychanalyse.